Blancanieves
Compte rendu de la formation animée par Fernando Ganzo dans le cadre de Collège au cinéma pour les enseignants des classes de 3ème/4ème. A l’appui des extraits du film, ainsi que des fragments d’autres œuvres cinématographiques, des textes et des images qui enrichissent la vision de Blancanieves, Fernando Ganzo a développé une analyse complète du long métrage de Pablo Berger en s’appuyant sur trois axes principales : le choix de réaliser un film silent, l’exploitation et la réinterprétation de la tradition et du folklore espagnol ainsi que la réinterprétation d’un conte de fées, Blanche neige.
VMardi 14 octobre 2014 Cinéma Quai Dupleix    
13h30 : Projection du film          
15h30 – 17h : Analyse par Fernando Ganzo, critique de cinéma.             
Doctorant en cinéma à l’université du Pays Basque où il a enseigné la mise en scène pendant quatre ans, Fernando Ganzo co-dirige la revue Lumière, qu’il a fondée en 2008, et collabore également aux revues So Film, Trafic, Cahiers du cinéma Espagne, Comparative Cinéma. 
BLANCANIEVES : un film silent
Blancanieves peut être décrit comme un film "silent", comme l’on dit en anglais (et non un film muet,c’est-à-dire, sans parole, comme dans le cas de The Artist), c’est-à-dire, un film qui retrouve la narrativité et l’esthétique d’un cinéma qui n’existe plus depuis 1928, en dehors du cinéma d’avant-garde.
Comment transmettre le sens d’une histoire sans pouvoir se servir de la parole ? Comment transmettre des émotions par la seule force esthétique de l’image ? Plusieurs outils ont été utilisés par le réalisateur Pablo Berger :     
  • Choix d'un conte des frères Grimm qui fait partie du bagage partagé par tout le monde : sans besoin des dialogues les spectateurs comprendront sûrement l'histoire
  • Le montage
  • La musique
  • Créer du sens à travers le montage
    Pour transmettre le sens de l’histoire aux spectateurs Pablo Berger utilise différents type de montage parmi lesquels on peut remarquer notamment l’utilisation du fondu pour mettre en relation deux images ainsi que du montage alterné rapide et du montage contraste.
    Exemples d'usage du montage alterné : 
    La corrida fatale. Exemple de montage alterné accéléré. Extrait 07'12 - 9'36
    Extrait n°1 : extrait de la première corrida pendant laquelle Antonio Villalta subit un accident. Utilisation montage alterné très accéléré, à tel point qu’on ne reconnaît plus les différents plans. Le réalisateur joue sur la vitesse pour transmettre des émotions et créer une sensation de choc, presque physique. Parmi les plans qui composent ce montage accéléré qui décrit la scène de l’accident, Berger utilise une technique propre au langage publicitaire, l’insertion d’une image subliminale, celle d’une tête de mort, présage de la tragédie qui se déroulera par la suite. Cet enchaînement des plans en montage alterné se termine par un fondu enchaîné entre les yeux du taureau et ceux d’Antonio allongé sur un lit d’hôpital : un lien se crée grâce au montage entre la bête (qui d’habitude est celle qui meurt) et le toréador blessé qui après son accident est mis au même niveau que la bête. Le film joue à plusieurs reprises sur des détournements et des inversions des rôles : taureau/toréador, vraie mère/infirmière sourcière qui va reprendre la place de la mère.
    Le refus de sa petite fille de la part d'Antonio Villalta. Extrait 13'16 - 14'21
    Extrait n° 2 : Après avoir appris le décès de sa femme, Antonio Villalta refuse de voir sa petite fille qui vient d’être mise au monde. Exemple de l’effet Koulechov : montage alterné entre les plans qui montrent le torero et sa réaction vis-à-vis de la nouvelle née et ceux qui montrent la réaction de l’infirmière sorcière. Grâce au montage, utilisé ici de façon très traditionnelle, le spectateur comprend que le regard de l’infirmière cache son désir de remplacer la vraie mère dans la vie d’Antonio mais pour être une mauvaise mère et une mauvaise femme. (Dans une scène précédente le réalisateur avait déjà utilisé le fondu entre le visage de l’infirmière et celui de la femme d’Antonio pour anticiper d’une certaine façon ce qui sera la suite de l’histoire). 
    Exemple de montage alterné accéléré :
    La danse entre la petite Carmen et sa grande-mère. Extrait 21'27 - 22'34
    Scène de danse entre la petite Carmen et sa grand-mère : mouvement circulaire qui suit le mouvement de la danse du flamenco.  
    Des ressemblances peuvent être remarquées entre cette scène et celle de la première corrida : un montage explosé et le mouvement circulaire caractérisent les scènes où les éléments de folklore espagnol sont mis en avant, le flamenco et la tauromachie (qui peut être vue un peu comme une danse entre l’homme et le taureau).  
    Exemple de fondu :
    Exemple de fondu enchaîné. Extrait 17'45
    La petite Carmen dans la cuisine de sa grand-mère dessine le visage du père avec la farine. Berger applique un fondu sur le portrait du père, comme symbole d’un père absent, réduit à l’état végétal. 
    Un montage presque expérimental : les sources d'inspiration de Pablo Berger
    La combinaison de différentes techniques indique l’utilisation de la part de Pablo Berger d’une mécanique de montage presque expérimentale.
    L’utilisation du montage faite par Pablo Berger trouve inspiration dans le cinéma muet espagnol que le réalisateur revisite dans Blancanieves,en particulier dans le cinéma de José Val del Omar, cinéaste espagnol des années cinquante. Dans son œuvre Triptico elemental de España (Tryptique élémentaire de l’Espagne) : Acariño galaico ou De barro (Amour galicien ou D’argile), 1962-1982, Aguaesejo granadino (Eau-miroir de Grenade) 1952-1955,Fuego en Castilla, tactil-vision del paramo del espanto (Feu en Castille,tactilvision du désert de l’effroi) 1958-1960, José Val del Omar réalise une célébration multiforme de l’Espagne. Son utilisation du montage alterné accéléré accordé à la musique ainsi que ses mouvements de caméra sont très proches de ceux qu’on retrouve dans Blancanieves. Dans un court extrait tiré de Eau-miroir de Grenade on peut observer comment Val del Omar filme le jet d’eau d’une fontaine de l’Alhambra à Grenade : grâce à un montage accéléré adapté à la musique et à la multiplication des images, le spectateur a l’impression de voir dans le jet d’eau une femme qui danse au rythme du flamenco. Ces images peuvent être rapprochées de l’extrait de danse entre la petite Carmen et sa grand-mère : le montage alterné nous montre les visages de Carmen et de sa grand-mère en multiples répétitions à un rythme très rapide qui suit celui du flamenco.
    Une autre source d’inspiration a été pour Berger, Billy Wilder et Sunset Boulevard : des ressemblances peuvent être remarquées entre la protagoniste de Sunset Blvd Norma et le personnage de labelle-mère dans Blancanieves. L’actrice Gloria Swanson, incarne le rôle de Norma Desmond, ancienne actrice de cinéma muet (comme elle) dont le visage, les expressions et les comportements de folie nous rappellent ceux d’ Encarna, belle-mère dans Blancanieves. La scène où Encarna tue son amant/décorateur et le jette dans la piscine évoque la scène d’ouverture de Sunset Boulevard qui présente un cadavre d’un homme assassiné qui flotte dans une piscine.
    Des vraies recherches ont été menées par Pablo Berger sur le cinéma muet typique, mais des références plus actuelles sont présentes dans son film, comme Luis Buñuel (lune, coq, jeux surréalistes) et Almodovar (Abla con ella).
    Gloria Swanson dans le rôle de Norma Desmond dans Boulevard du crépuscule de Billy Wilder et Maribel Verdù dans celui de Encarna dans Blancanieves
    Exploitation et réinterprétation de la tradition et du folklore espagnol
    Pablo Berger exploite dans Blancanieves plusieurs éléments qui font partie de la culture et de la tradition espagnoles, en particulier certains aspects du folklore espagnol tels que la tauromachie et le flamenco dont la valeur a été détournée pendant la période de la dictature franquiste.
    Blancanieves est manifestement inspiré dans le style et dans les thématiques par la tradition cinématographique espagnole.
    Central, le rôle du personnage de la fille orpheline, image qui revient très souvent dans le cinéma espagnol de l’après-guerre civile et de la période franquiste. Ces personnages d’orphelines représentent toute cette génération d’enfants qui ont perdu leurs pères pendant la guerre civile et sont souvent représentées comme des fillettes qui utilisent leur imagination et se projettent dans des mondes fantastiques pour combler le vide causé par le manque de parents. Ce type de récit permet aux cinéastes d’évoquer un passé dont on ne peut pas parler librement à travers l’évocation d’univers imaginaires.
    Parmi les différents exemples qui traitent les thématiques des orphelins et des univers fantastiques contre l’obscurantisme, certains en particulier ont des liens plus évidents avec le film de Pablo Berger :
  • Le labyrinthe de Pan de Guillermo del Toro (2006)
    Le film se déroule un peu après la guerre d'Espagne quand le pays est déjà sous la dictature de Franco. La protagoniste, la jeune Ofelia, est désignée par un faune comme la princesse d'un monde souterrain. Elle doit réussir trois épreuves pour le regagner tandis que sa mère, enceinte, est de plus en plus malade et que son beau-père, le cruel capitaine Vidal, traque la guérilla anti-franquiste de la région. Ofelia projette l’image du père perdu dans celle du faune qui la guide dans le monde souterrain pour essayer de réussir les trois épreuves afin qu'elle retrouve ses vrais parents.
  • L'Esprit de la ruche de Victor Erice (1973)
    Réalisé durant les dernières années de la dictature de Francisco Franco, le film se déroule dans les années 1940, critique subtilement l'Espagne d'après la guerre civile. La protagoniste est une petite fille, Ana qui est fasciné par le film Frankenstein et qui remplace la figure de ses parents absents par des créatures imaginaires qui habitent des mondes fantastiques qu’elle seule connait.        
    Extrait de la projection de Frankenstein :Ana après avoir assisté à la projection de Frankenstein se rend dans un bois, ou dans le reflet de l’eau d’un lac elle aperçoit l’image de Frankenstein.
    Dans Blancanieves labelle-mère/sorcière est révélée aussi avec son reflet dans l’eau de la piscine.
  • Cria Cuervos de Carlos Saura (1976)
    Le film raconte l’histoire d’Ana,dix ans à peine, qui a été témoin de la mort de ses parents : son père mort dans les bras de sa maîtresse et sa mère, morte avant cela. Élevée par Paulina,sa tante maternelle avec laquelle elle ne s'entend pas, elle se réfugie alors dans ses rêves et souvenirs pour retrouver sa mère.
  • Ces films représentent des exemples d’une vision typique de l’histoire de l’Espagne montrée dans les films d’époque franquiste : ces figures de filles orphelines représentent toute une génération d’espagnols perdus et touchés par cette blessure historique qu’est la guerre civile, la dictature et l’obscurantisme. Pour retrouver les liens avec leurs parents elles évoquent des personnages de fantaisie, des fantômes ou de monstres  mais elles ne trouvent pas une libération. Pablo Berger évoque cette même thématique mais en essayant de transmettre un esprit positif et de créer un nouvel espoir.  
    La tauromachie et le flamenco présentés sous un nouveau jour
    Dans Blancanieves ressort une vraie volonté du cinéaste de reprendre les traditions et le folklore espagnols mais de les présenter sous un nouveau jour.
    Pendant les années de dictature Franco s’est servi du folklore espagnol en le détournant au service de son discours. La vraie signification de la tauromachie ou du flamenco en tant qu’expression de la souffrance du peuple ont été détournés en faveur des propos de la dictature. Plusieurs films populaires ont été censurés pendant les années 30 car aux yeux de Franco cela faisait émerger la force du peuple. L’Espagne va devenir un pays lié à la religion, au football, aux corridas et au flamenco dépouillés de leurs valeurs d’origine. 
    L’intention de Pablo Berger, qui fait partie d’une génération lassée par cette idée de folklore, est de récupérer les éléments traditionnels et d’en retrouver leur image et leur esthétique d’origine afin d’arriver à effacer l’image qui leur a été attribuée pendant la dictature et  de  retrouver leur beauté. 
    Le réalisateur se concentre surtout sur l'élément de la tauromachie qui avait été transformée pendant la dictature en un symbole négatif. Pour cherche à lui donner un sens nouveau, Berger part des différentes restitutions que l'art espagnol en offre (Goya, Picasso, Miro') et retrouve l'esthétique circulaire de cette "danse" entre l'homme et la bête, le taureau qui tourne autour du toréador et vice-versa, comme une force circulaire, un tourbillon. Dans Blancanieves ce phénomène de folklore est inversé et transformé à travers la femme toréador. Berger s'inspire du livre de Francis Wolff, Philosophie de la corrida, où le philosophe donne une lecture érotique de la corrida, pour revoir différemment la tauromachie en introduisant la figure de la femme toréador.
    L'apparition d'Antonio Villalta à sa fille lorsqu'elle se trouve face à face avec le taureau
    Carmen en devenant toréador va retrouver son père. Au moment où Carmen se retrouve face au taureau pour le tuer elle a une apparition de son père au ciel : grâce à sa fille Antonio revit, il n’est plus la bête en laquelle il avait été transformé après son accident mais il redevient toréador à travers Carmen.                      
    Réinterprétation d'un conte de fée : Blanche Neige
    La fin du film ramène le spectateur au conte de fée qui sera par contre inversé :
    la belle-mère/sorcière arrive à empoisonner Blancanieves avec une pomme mais découverte par les nains, elle sera tuée. Il n’y aura par contre aucun prince charmant à pouvoir sauver Carmen, qui ne se réveillera pas. Dans le film c’est le nain qui est amoureux de Carmen qui peut être considéré comme le prince qui continuera à s’occuper du corps de Blancanieves même après sa mort.
    La figure de Blancanieves peut être comparée à celle de l’Espagne : est-ce que l’Espagne va continuer à avoir le poids de la dictature et de son passé sur le dos ou arrivera-t-elle à se réveiller ? Est-ce que la création artistique va aider le pays à se libérer de son passé et à sauver son héritage ? 
    L’Espagne se réveillera-t-elle ou pas ? C’est au spectateur de le décider. 
    Cinéma Quai Dupleix 
    38, boulevard Dupleix 
    29000 Quimper 
    tél: 02 98 53 40 05
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    38, rue des Réguaires
    29000 Quimper 
    tél: 02 98 53 74 74 
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